Dimanche 24 juin 2007 7 24 /06 /2007 23:13

Pierre ZARKA

(Refondateur communiste)

Ma participation au Conseil national du PC samedi, m'empêchera de participer à notre première journée. C'est essentiellement ce qui motive cet écrit.

A mon avis, aller vers une construction de rassemblement des forces antilibérales ne peut se réaliser que dans la mesure où simultanément nous avançons vers un projet politique cohérent. Non pas que nous n'aurions rien fait jusqu'à présent mais à mon sens, la victoire de Sarkozy, la défaite que cela représente ne sont pas dues qu'aux égocentrismes d'appareil ou plus exactement si ceux-ci ont pu finir par l'emporter et engendrer l'éparpillement, cela est aussi dû à des limites qui sont aussi les nôtres et qu'il nous faut dépasser.

Elles ont pour point commun de renvoyer à la manière dont les organisations s'enferment dans des logiques institutionnelles c'est-à-dire ont été malgré leurs déclarations d'intentions fixées sur la présidence elle-même plus que sur l'impulsion d'une dynamique populaire. Ce trait renvoie à ce que l'on peut attendre d'une élection : atteindre le pouvoir et se mettre au service « de ». ou considérer qu'il s'agit d'un moment privilégié pour tenter de provoquer une dynamique politique qui fait du mouvement populaire une force politique comme on dit qu'il y a un mouvement social. Cette absence a entraîné la confusion entre « équilibrage de la gauche » ce qui renvoie de fait à la prééminence de la vie institutionnelle et  à faire de la volonté du PS le déterminant essentiel, donc confusion entre « équilibrage de la gauche et changement de mode de vie politique » ;

La nature des enjeux électoraux : rapports mouvements/ institutions.

Cela appelle la quête d'une coopération consciente et quasi-organique avec des élus comme nouvelle normalité. Élire un représentant que l'on reverra plus tard (peut-être) ou élire un partenaire avec lequel on va co-élaborer et co-intervenir ne sont pas identiques. Cela revient à modifier l'enjeu des élections : dans le cadre d'une démarche délégataire, on vote de plus en plus pour ceux qui sont déjà le plus proches du pouvoir. Et le PS retourne en qualité la promiscuité avec le patronat qui lui est souvent reproché en dehors des périodes électorales. En faisant reculer les comportements délégataires, on votera pour ceux qui nous donnent à nous le plus de forces d'intervention. Cela peut ne pas conduire au même choix. De fait, l'enjeu d'une élection devient la manière dont un mouvement populaire investi l'espace institutionnel.

À un système politique fondé sciemment sur la dépossession des citoyens, est souvent opposée une « dépossession vertueuse ». Les partis ont fonctionné sur le mode de la médiation, de l'incarnation et de la substitution. Le concept « d'avant-garde » renvoyant autant à cette médiation qu'à l'originalité des idées. A la charnière des XIXe et XXe siècles, c'est cette conception que fait fondamentalement triompher la social-démocratie. Depuis 1917 la culture bolchévique en a fait un modèle suffisamment durable pour survivre à l'URSS et pour imprégner toute la culture politique, même celle qui pense échapper aux logiques partidaires.

Cette culture induit une hypertrophie de la place des institutions.
Celles-ci exercent alors une formidable fascination. Le PCF s'y est enfermé. Mais quand on examine de près ce qui a motivé l'alliance de la LCR avec L.O en 2004, ou sa frénésie à présenter seule des candidats aux législatives de
2007, on mesure que si l'extrême -gauche a longtemps éludé la question, dès que les conditions changent, elle n'échappe pas non plus à cette attraction.
Les comités Bové eux-mêmes poussés par les conditions de leur acte de naissance et par la proximité de l'échéance ont souvent considéré leur reconnaissance plus à partir de leur présence dans le champ institutionnel que comme producteurs d'une nouvelle culture politique, et ce, malgré une volonté réelle de faire du neuf. Et il était vrai que c'était une « épreuve » de passage à une certaine crédibilité. Mais cet effort à souvent conduit inconsciemment à épouser une culture qui hérite de siècles de dominations et de dépossessions comme si c'étaient là, la seule manière d'être efficient. On trouve encore fréquemment parmi nous tous, les mêmes tentations que ceux d'un parti politique, exigence de centralisme comprise, chaque partie voulant être le tout, ou volonté de pouvoir de labellisation.

Projet et de programme.

Contrairement à ce que l'on pense très souvent, une démarche exclusivement programmatique ne permet pas de rassembler. Par définition un programme se présente comme fini, il ne reste qu'à le prendre ou à le laisser. Il faut en
retenir par cour des pans entiers sans maîtriser les principes qui l'animent et qui peuvent le défendre. Même en clamant que l'on veut faire le contraire, il met celles et ceux qui ne l'ont pas conçu en extériorité avec les responsabilités qui ont conduit à son élaboration et donc à celles qui conduiront à son application. De plus le côté « catalogue » de tout programme peut par le fractionnement des mesures favoriser le fractionnement de la lecture suivant l'intérêt porté sur tel ou tel chapitre et donc éloigne du principe de participation à une construction commune. S'il est isolé de toute notion de projet commun, il peut même rendre impuissant face au développement d'une culture d'opposition des dominés entre eux : les fonctionnaires cherchant ce qui les intéressent et ceux qui croient que ce sont des profiteurs n'y trouvant pas spontanément de quoi les détromper. Au contraire, chercher ses solutions en les situant comme éléments de réponses aux questions posées par le fonctionnement de la société, c'est sortir de soi, dépasser le périmètre de ses pratiques quotidiennes pour juger de sa propre place dans un ensemble immense et complexe qui s'appelle la société.

Mais on ne peut espérer que ce processus puisse se contenter d'avancer à l'aveuglette et de transformer la société par accident ou fatalement. Sans capacité de définir une visée, un idéal que l'on vise et dans lequel on cherche à s'inscrire comme moyen d'identification de soi, l'intention, l'envie n'existent même pas. Or, au-delà des aspects immédiatement politiques, c'est bien cette envie que les forces du capital cherchent à anéantir. Pour l'instant l'échec du bolchevisme permet au capital de réduire toute contestation à ne pas dépasser le cadre qu'il a dessiné dans la mesure où celui-ci demeure même en pensée sans concurrent. Que Sarkozy soit assimilé à celui «qui bouscule les choses » y compris par des électeurs qui n'avaient pas voté pour lui, en est une démonstration. La vision de l'avenir n'est donc pas du ressort du rêve comme un supplément d'âme ou ce qui viendra plus tard, mais donne son sens à l'immédiat.

Ce terrain Ségolène Royale entraînée par la pente de soumission aux règles du libéralisme ne pouvait le tenir ; et les forces antilibérales reconnaissons-le, n'ont pas vraiment ouvert ce chantier. Dans ce contexte, Sarkozy a su capter des attentes qui ne sont pas obligatoirement de droite pour les détourner.

Ces limites en laissant un vide ont contribué à cristalliser sur les traits d'une culture politique qui est incompatible avec un processus émancipateur, à favoriser le repli sur les logiques d'appareils, même si celles-ci sont à interroger. Les conséquences de ces caractéristiques contribuent aussi à ce que des pans entiers de la population particulièrement éloignées de la normalité institutionnelle n'ont pu se reconnaître dans cette tentative.
C'est vrai des jeunes, notamment celles et ceux de banlieue, des migrants, mais aussi de notre dénuement sur les questions du travail.

Où en sommes-nous ? La LCR appelle au rassemblement.autour d'elle, reprenant à son compte le même esprit de prééminence que le PC. Celui-ci retrouve une situation instable. Pour l'instant, la direction officielle ne fait aucune autocritique réelle et donne le sentiment de vouloir privilégier une certaine relance de l'appareil en tentant d'atténuer la gravité des résultats du PC. En même temps de nombreux militants et deux courants au moins annoncent que le PC tel qu'il est ne peut durer. De l'espace autour de Robert Hue se dégage l'appel à ne pas aller vers un congrès bâclé et à trouver des formes de dépassement du PC actuel : les uns souhaitant une construction de gauche en gommant la spécificité de la culture communiste ; les autres revenant de fait à la stratégie des années quatre-vingt dix à savoir renouveler le PC pour qu'il fasse contrepoids aux dérives du PS. Les communistes unitaires de « l'intérieur du PC » considérant que nous allons vers un congrès pour rien ; qu'il est nécessaire que l'espace antilibéral se recompose à partir d'un processus de construction d'un projet plus affiné (conception de la société et du combat politique) et que la culture communiste, comme d'autres cultures politiques ont un rôle à jouer, non pas
à part, mais qui ne peut se concevoir que dans un cadre de forces multiples rassemblées.

Cela posé, la lucidité doit nous faire prendre en compte que l'espace antilibéral, pour l'instant est plutôt éparpillé. Le plus facile serait de se nourrir de ressentiments à l'encontre de tel ou tel. Mais ce serait ne pas voir que ce qui fait qu'il y a divergence est le reflet de quelque chose de profond dans les cultures des dominés. Si les problèmes ne provenaient que de tel espace constitué, cela ne nous empêcherait pas d'avoir parmi nous davantage de jeunes, de migrants, de syndicalistes. Ne pas intégrer que ces divergences sont une réalité à traiter comme un fait politique ne conduirait qu'à constituer un espace résigné à demeurer dans une certaine marginalité et renonçant à jouer un rôle majeur qui doit déboucher sur la capacité à rendre possible un fait majoritaire. Or, il est bon de rappeler surtout dans une situation où l'enjeu est de savoir où sera le entre de gravité de la recomposition politique entre la pente social-libérale et le rassemblement alternatif, que dans une perspective de transformation démocratique de la société, le fait majoritaire demeure la clé et suppose de ne se couper d'aucune force qui se réclame de l'anti- libéralisme quoi que l'on pense d'elle et de tenter d'inclure en gros le même spectre de forces que lors du référendum.

Cela suppose non seulement de ne pas faire de ces divergences un obstacle, mais au contraire un stimulant. Je m'explique. Je ne crois absolument pas à la vertu de se rassembler sur ce que nous avons en commun et pour cela d'écarter ce qui nous différencie. Les divergences non traitées finissent toujours par nous rattraper et nous ronger de l'intérieur comme un cancer.
Je crois plus réaliste de considérer les divergences comme autant de chantiers à ouvrir. Pas pour faire de l'eau tiède mais pour travailler au dépassement d'obstacles idéologiques et chacun d'entre nous, à notre propre pensée. Ne pas le faire, et accepter l'éparpillement feraient des appareils existant, quelle que soit leur mauvaise santé, les éléments stables et référents de la situation. Ne pas accepter l'éparpillement, c'est admettre qu'aujourd'hui aucun des espaces qui cherchent à se constituer ne se considère comme L'Espace valide, ne se considère comme le tout au lieu de se considérer comme une partie.

Expérimenté par une cascade de Congrès du PC qui n'ont servi à rien faute de travail sérieux, je souhaite personnellement que les Assises s'appuient sur nos acquis et soient conçues comme la poursuite D'UN processus de travail- pour l'instant il en existe peut-être d'autres-  plus que comme LA création DU lieu qui devra bien un jour rassembler toutes les forces antilibérales.
Visiblement nous n'en sommes pas encore là. Et le reconnaître est le moyen de mieux parvenir à un tel rassemblement, en évitant de considérer ceux qui n'y seraient pas d'amblée comme des « déviants ». Un processus n'implique pas de se mettre en « stand by » ; cela n'empêche nullement d'affronter au fur et à mesure les échéances qui se dresseront devant nous.

Par Gauche Alternative 06 - Publié dans : Le débat des antilibéraux
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